vendredi 13 novembre 2020

S'exprimer quand on est issu des classes populaires ?

 

C'est grâce à l'une de mes collègues que m'est venue l'idée d'un article au sujet de l'expression et plus généralement du rapport à cette dernière qu'il soit aisé ou douloureux. 

Fin de journée, le collège s'apaise. Les corps peuvent enfin relâcher la pression accumulée. Posés tranquillement au bureau, nous échangeons sur nos projets professionnels. Nous sommes nombreux dans l'équipe à préparer des concours, qu'il s'agisse des concours administratifs ou ceux permettant d'accéder aux carrières de l'enseignement. Ma collègue se livre et émet des doutes quant à sa réussite et me pose une question qui semble de premier abord totalement anodine : « Comment faire pour acquérir du vocabulaire ou améliorer ses capacités d'expression qu'elles soient écrites et orales ? ». Rapidement avec un autre collègue, la solution nous semble évidente et toute trouvée, la lecture. Mais je m'aperçois rapidement que cette réponse est peu voire très peu satisfaisante.

La lecture est une pratique socialement très connotée. Les foyers où les livres occupent une place importante sont souvent les mêmes qui jouissent d'un capital matériel et culturel certain. De plus, on reproduit ce que l'on connait, si nos parents ne lisent pas, il y a de fortes chances pour que nous accordions peu de souci à la lecture. J'ai moi-même très rarement vu mes parents lire. La lecture ne faisait pas particulièrement partie du paysage familial. Chez nous, nous étions plus télévision, films, musique. De toute la fratrie et pourtant nous sommes nombreux, je suis la seule à avoir véritablement accroché avec le medium.

J'ai essayé de retracer mentalement comment m'était venu ce goût pour la lecture. Dans mon cas tout est parti de l'écriture : petite je remplissais mes cahiers Clairefontaine de tout et n'importe quoi, des histoires, des confidences, des pensées...j'aimais avant toute chose écrire. Former de belles de lettres qui racontaient des choses. J'étais une enfant assez timide et plutôt renfermée. J'ai vite compris que par le biais de l'écriture je pourrais me libérer de quelque chose. Tout naturellement quand on souhaite poser des mots sur nos ressentis, il faut bien les comprendre pour bien les utiliser. Pendant des années mes livres de chevet furent un dictionnaire Larousse et un Bescherelle.

Plus je grandissais et plus mes attentes se précisaient. J'ai passé de longues soirées voire de très longues nuits sur des sites de citations à frapper des mots clefs dans le moteur de recherche afin d'y débusquer des auteurs, des livres qui pourraient me parler. L'école m'a également beaucoup aidée dans la mesure où j'ai globalement eu de bons enseignants qui ont su capter mon attention et qui m'ont toujours encouragée dans mes productions même si elles n 'étaient pas fameuses. A posteriori, je pense que j'ai tout simplement une sensibilité avec l'écrit comme certains peuvent en avoir avec la peinture, la musique, la danse...

Néanmoins il y a une nette différence entre entretenir des rapports affectifs puissants avec la lecture et l'écriture et simplement pouvoir s'exprimer. Communiquer qui vient du latin cummunicare signifie mettre en commun. Voilà ce que nous permet précisément le langage, mettre en commun avec tous les êtres humains que nous croiserons au cours de notre existence. Chaque homme et chaque femme dispose de son propre langage, même si une langue répond à une suite de symboles codés, derrière chacun de nos mots se niche un sens tout particulier propre à chacun. D'où la nécessité de pouvoir déployer les mots, plus on précise, plus on permet à l'autre de venir à nous.

Mais comment faire quand les mots nous manquent ? C'est une vraie question. Le langage possède certes ses propres limites mais il permet également une grande créativité. Une langue n'est n'est jamais figée, elle se réinvente et s'enrichit sans cesse par ceux qui la font vivre. 

Et si le problème était ailleurs ? Et si le problème venait de ce que l'on nomme un usage correct de la langue et de toute la pression que cela engendre ? Combien de personnes n'osent pas s'exprimer par peur de mal faire, autrement dit le faire conformément à ce que l'on juge être un usage correct de la langue ? Combien de personnes sont réduites au silence sous prétexte de ne pas s'exprimer conformément aux cadres officiels fixés par une culture dominante ? « Bien parler » ce n'est pas simplement parler, c'est parler la langue de la bourgeoisie, maitriser ses codes et ses usages.

Autrement dit, la question de ma collègue est plutôt à comprendre en ce sens : « Comment faire pour maitriser un langage qui n'est pas le mien, qui ne dit rien de mon vécu et de mon rapport au monde ? » Reformulé ainsi, la violence de cette question nous saute aux yeux. Et apporter comme réponse à cette question qui dénonce une domination culturelle : "il faut lire" c'est perpétuer cette domination. 

Je me suis moi-même limitée quant à l'expression qu'elle soit écrite et orale et je me limite toujours pensant que je n'y ai  pas le droit. D'autres sont bien plus qualifiés, plus compétents, plus légitimes. Le risque est de laisser la place toujours aux mêmes personnes et donc aux mêmes idées pendant qu'une grande partie charbonne en silence sans n'avoir jamais voix au chapitre. Combien d'ouvriers sont publiés ? combien de femmes de ménage tiennent des blogs ou leurs mémoires, très peu, trop peu. Les rares qui s'y essayent en paient le prix fort, comment osent-ils parler ? Et si mal en plus ? Il n'y a qu'à voir ce qui a été retenu du mouvement des gilets jaunes par les classes bourgeoises pour comprendre : les fautes d'orthographe sur les banderoles. Le message est très clair, si vous ne maitrisez pas le langage tel que l'entend les classes dominantes pour vous accorder un tant soit peu de crédit alors taisez-vous et retournez à l'école. Vous savez, ce lieu qui perpétue structurellement les inégalités sociales ?  Il est quand même grave de confisquer à des femmes et des hommes ce qui est sans doute leur bien le plus précieux tant sa portée est infiniment sociale. 

samedi 10 octobre 2020

L'espoir

Les jours se suivent et se ressemblent, inlassablement. La lourdeur de nos cœurs en quête de vérité jamais ne s'allège. Nos appels incessants restent sans réponse ou du moins la seule qui nous parvienne c'est l'écho lointain du silence. Jamais un silence ne fut aussi assourdissant. Selon Platon, philosopher c'est apprendre à mourir et selon Spinoza , au contraire c'est apprendre à vivre. Nul choix ici, les deux sont dans le juste. Chaque souffle nous rapproche de la mort. Nos respirations, quelles soient profondes, courtes ou haletantes sont le reflet de nos peines, de nos douleurs et de nos vides. Néanmoins, un mystère persiste, l'espoir et ce même quand il n' y a plus rien à espérer.

lundi 31 août 2020

Une femme au chômage

Il est bien tard pour me saisir de mon clavier mais je ne suis pas là pour gloser sur mon sommeil complètement chaotique depuis quelques semaines, mais bien plus sur ma situation économique et sociale qui est peut-être en partie la cause de ce sommeil absent ou fractionné. Je suis au chômage. Mes journées sont rythmées par la rédaction de cv et de lettres de motivations que j'adapte et perfectionne sans relâche, mais pas que. Je suis celui ou plutôt « celle » qui est à la maison sans vraiment l'être. 

Une sorte d'entre-deux qui rend impossible toute élaboration de repères. Tout ce que je fais, je le fais en attendant de retrouver du travail. Ne faisant plus rentrer l'argent à la maison, je paye de ma personne. C'est alors qu'une répartition des tâches d'une logique matérielle implacable s'est mise en place. Par culpabilité mais aussi par bon sens, je m'efforce de rendre le quotidien de mon conjoint plus « facile » car ayant conscience que la responsabilité et de la pression qui pèsent sur ses épaules sont induites par le fait d'être l'unique revenu du foyer. 

Le chômage est toujours une affaire de groupe et non d'individu comme on voudrait nous le faire croire. J'ai donc naturellement pris en charge notre fils et tout ce qui se rattache au foyer (scolarité, activités, entretien, courses, alimentation, gestion administrative ...) . Toutes ces tâches me gratifient autant qu'elles m'ennuient. On se reconstruit une dignité comme on le peut. Je me trouve précisément là où on m'attend, au service du capital ou au service de ma famille. Les deux en alternance ou s'opérant simultanément mais ayant toujours pour dénominateur commun l'aliénation.

 Je me montre débrouillarde et adepte de systèmes de substitutions afin de faire des économies, ce qui a pour effet de produire une charge mentale excessive. Je range tellement, que je finis par tout déranger. J'organise tellement, que je finis par ne faire plus que ça. Je suis tellement obsédée par ce travail qui n'est pas que je finis par lui donner la consistance d'une dette. Et cette dette se traduit par un surinvestissement sur mon foyer et sur les membres qui le constituent. Je me suis fixée l'impératif de veiller à leur bien être à défaut de ne pas constituer une source de revenus stable. Cette situation a pour effet de m'isoler socialement, j'ai le sentiment de ne plus rien mériter, que ce soit des sorties toutes simples, le fait de pouvoir m'investir sur des terrains politiques qui me sont chers, de lire, écrire, regarder un film, de téléphoner à une amie ou de rendre visite à mes parents. Tout ce temps m’apparaît comme « volé » à la seule et unique chose à laquelle il devrait être employé : chercher du travail pour travailler. Il n'y a plus de week end ou de jours de repos, car lorsque l'on est au chômage on découvre que les tous les jours de la semaine sont des jours ouvrés. En tant que femme, je me retrouve à occuper une place peu confortable. 

A l'heure où on prône la liberté économique et sociale des femmes ainsi qu'une répartition équitable des tâches ménagères, je me vois doucement m'enfoncer dans le modèle patriarcal des rôles traditionnels, tout comme un homme au chômage pourrait se sentir diminué du fait de ne pas pouvoir participer au monde extérieur rattaché à la puissance économique, idée si chère à l'idéal masculin. Mais il semblerait, qu'une femme enfermée passe toujours mieux qu'un homme enfermé. Il est fréquent de lire des témoignages d'hommes tombant dans l'alcool et la drogue suite à la perte de leur travail mais les femmes où sont-elles ? On pourrait en déduire hâtivement qu'elles sont moins touchées par le chômage ou qu'elles en souffriraient moins parce qu'une femme à la maison après tout, ce n'est ni plus ni moins qu'un pléonasme. Un homme au chômage n'est plus un homme alors qu'une femme au chômage n'est plus qu'une femme. 

L'idée ici, n'est pas de mener une guerre des sexes mais de montrer comment le contexte économique et social nourrit directement des systèmes d'oppressions. De montrer comment le salariat façonne nos vies dans ce qu'elles ont de plus intime. De montrer qu'une inégalité ne peut qu'engendrer ou renforcer d'autres inégalités. De montrer que notre partenaire de vie peut nous apparaître sous les traits d'un oppresseur malgré lui et sans que sa volonté n'ait pu intervenir de manière effective en quoi que ce soit. La réalité matérielle est dure et ne connait aucun agencement possible, une seule logique s'applique, celle de la survie. La survie a cela d’insupportable qu'elle nous fait apparaître l'inacceptable comme un moindre mal. Pour le dire autrement, elle nous met face à notre propre impuissance. La voilà la cause qui joue avec mon sommeil depuis des semaines : Quel poids accorder à nos volontés face à une réalité matérielle aussi puissante que tyrannique.

samedi 16 mai 2020

Notre rapport aux objets #1

    Ces derniers temps, je me questionne beaucoup sur mon rapport aux objets. En mettant le nez dans mes tiroirs, je me suis rendue compte que j'avais une tendance nette à effectuer des doublons et parfois plus. Pourquoi disposer d'objets en plusieurs exemplaires ? J'ai identifié plusieurs causes à ce phénomène : 

la première est que j'égare temporairement mais fréquemment toutes mes affaires. Pour des objets dont on peut se passer le temps de remettre la main dessus ce n'est pas bien grave, mais pour ces autres objets qui en leur absence court-circuitent le cours de nos activités cela implique de devoir se les procurer à nouveau ce qui a pour effet d'engendrer le plus souvent une perte de temps et d'argent accompagnée d'un profond sentiment de culpabilité. Quand je perds un objet, il m'arrive d'en pleurer, je peux pleurer de tristesse car j'y étais attachée ou de rage car je sais que je vais devoir le remplacer et que cela va me coûter de l'argent que je n'ai peut-être pas, je vais donc devoir m'en passer. De plus, je ne peux m'empêcher de penser que c'est du gâchis et je pense que nous avons tous le gâchis en horreur. Je peux pester des heures durant contre moi-même : « vraiment, si j'avais été plus soigneuse et plus attentive ...mais voilà c'est toujours pareil, tout finit par disparaître dans cette baraque de merde ». 

Pour un objet perdu je discrédite ma maison toute entière comme si cette dernière n'était un système opérant que lorsque chaque objet s'y trouve. Il suffit qu'un seul manque pour que la maison s'effondre et ne fasse plus sens. Pire encore, je lui impute la responsabilité de la perte, comme si l'objet maison en tant que contenant de tous les autres était leur gardien. La trahison est donc double : l'objet perdu a eu le culot de se dérober et la maison ce lieu censé nous protéger, nous rassurer et garantir une certaine pérennité n'a pas été capable de le rappeler à l'ordre. Je m’aperçois que notre capacité à injecter du vivant dans l'inerte est sans limite. Je peste contre mes objets et ma maison comme s'ils étaient dotés d'une volonté. 

La perte d'un objet peut déclencher chez moi une colère foudroyante pouvant me conduire à détruire tout ce qui se trouve sur mon passage. Puisque rien n'est garanti, pourquoi s'échiner à ranger, soigner et entretenir, autant tout valdinguer une bonne fois pour toutes. 
La perte d'un objet relève du scandale car elle nous met face à l'emprise que ces derniers exercent sur nous. Nous pensons posséder nos objets alors qu'en réalité ce sont eux qui nous possèdent et ce renversement de pouvoir à quelque chose d'intolérable. Si on part du principe que nos objets ne sont qu'en réalité le prolongement de nous-même alors on peut mieux comprendre pourquoi ce sont eux qui nous possèdent. La voiture est le prolongement de nos pieds, la perche le prolongement de nos bras et de nos mains, le télescope le prolongement de notre œil...nos objets ont pour fonction d'étendre les limites de notre corps et ses capacités. Voilà pourquoi la perte de nos objets nous coûte tant, c'est comme perdre des petits bouts de soi amovibles. 

Cette volonté et cette capacité à produire des extensions de nous-même en dit long sur notre désir d'immortalité et de toute puissance. Il faut être partout et en mesure de pouvoir tout faire. A chaque déménagement je fais le même constat : je ne déménage pas pour moi-même, je déménage pour mes affaires, mon appartement devient trop petit pour accueillir toutes ces versions de moi-même matérialisées par mes objets. Plus les années passent et plus les extensions se multiplient au gré de notre de parcours de vie. Plus on prend de l'âge, plus les identités se cumulent : femme, mère, partenaire de vie, travailleuse – à l'intérieur même de ces identités s'en déploie d'autres, leurs ramifications sont infinies - et plus les identités s'agrègent plus elles définissent et imposent leurs extensions respectives. Ma garde robe de femme n'est pas la même que ma garde robe de travailleuse, ma bibliothèque de mère n'est pas la même que ma bibliothèque de femme. Mes placards de cuisine s'adaptent eux aussi : il y a la vaisselle pour recevoir et celle pour le quotidien, il y a des aliments bruts pour cuisiner maison quand le temps le permet et les sauces préparées pour les soirs pressés. Chacun de ces objets est légitime chacun d'eux à sa place car ils répondent à des besoins et envies fixés par chacune des identités qui nous habite, parfois même ils en sont les garants. 
Quand je regarde ma bibliothèque et que je vois ces trois étagères couvertes de livres éducatifs, cela me conforte dans mon identité de mère. Quand je vais dans ma salle de bain, et que je regarde tous ces produits de beauté, cela me conforte dans mon identité de femme. Quand je vais dans l'entrée et que je regarde mon sac de travail cela me conforte dans mon identité de travailleuse. 

Voilà le rôle de nos objets si je devais le résumer : étendre et soutenir nos identités. On réalise peut être mieux pourquoi les objets ont une forte tendance à croître autour de nous et les raisons pour lesquelles nous les conservons alors que certains nous servent peu ou pas. Ils dessinent dans une sorte de nébuleuse toutes ces versions de nous-mêmes qu'elles soient passées, présentes, avortées ou en attente. Ils sont comme la mémoire de nos explorations de notre moi. Faire usage de l'un de ses objets c'est actualiser une partie de soi. 

mardi 27 mai 2014

Pessoa - Le livre de l'intranquillité

"Aujourd’hui, au cours de l’une de ces rêveries sans but ni dignité qui constituent une bonne partie de la substance spirituelle de ma vie, je me suis imaginé libéré à tout jamais de la rue des Douradores, du patron Vasquès, du comptable Moreira et des employés au grand complet, du coursier, du groom et du chat. J’éprouvai en rêve cette libération, comme si toutes les mers du Sud m’avaient offert des îles merveilleuses à découvrir. À moi le repos, l’épanouissement dans l’art, l’accomplissement intellectuel de tout mon être. Mais soudain, et dans le décours même de cette rêverie - qui se déroulait dans un café, durant la modeste pause déjeuner -, voici qu’une impression de malaise vint s’attaquer à mon rêve : je sentis que j’aurais de la peine. Oui, je le dis en un mot comme en cent : j’aurais de la peine. Le patron Vasquès, le comptable Moreira, le caissier Borges, tous les braves garçons qui m’entourent, le petit groom si joyeux qui porte le courrier à la boite, le coursier à tout faire et le chat si affectueux - tout cela est devenu une partie de ma vie; je ne pourrais l’abandonner sans pleurer, sans comprendre que ce petit monde, si mauvais qu’il m’ait paru, était une partie de moi-même et qu’elle demeurait avec eux; que me séparer d’eux, ce serait déjà comme la moitié et l’image de la mort."