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DE l'ORDRE SILVOUPLAIT

samedi 16 mai 2020

Notre rapport aux objets #1

    Ces derniers temps, je me questionne beaucoup sur mon rapport aux objets. En mettant le nez dans mes tiroirs, je me suis rendue compte que j'avais une tendance nette à effectuer des doublons et parfois plus. Pourquoi disposer d'objets en plusieurs exemplaires ? J'ai identifié plusieurs causes à ce phénomène : 

la première est que j'égare temporairement mais fréquemment toutes mes affaires. Pour des objets dont on peut se passer le temps de remettre la main dessus ce n'est pas bien grave, mais pour ces autres objets qui en leur absence court-circuitent le cours de nos activités cela implique de devoir se les procurer à nouveau ce qui a pour effet d'engendrer le plus souvent une perte de temps et d'argent accompagnée d'un profond sentiment de culpabilité. Quand je perds un objet, il m'arrive d'en pleurer, je peux pleurer de tristesse car j'y étais attachée ou de rage car je sais que je vais devoir le remplacer et que cela va me coûter de l'argent que je n'ai peut-être pas, je vais donc devoir m'en passer. De plus, je ne peux m'empêcher de penser que c'est du gâchis et je pense que nous avons tous le gâchis en horreur. Je peux pester des heures durant contre moi-même : « vraiment, si j'avais été plus soigneuse et plus attentive ...mais voilà c'est toujours pareil, tout finit par disparaître dans cette baraque de merde ». 

Pour un objet perdu je discrédite ma maison toute entière comme si cette dernière n'était un système opérant que lorsque chaque objet s'y trouve. Il suffit qu'un seul manque pour que la maison s'effondre et ne fasse plus sens. Pire encore, je lui impute la responsabilité de la perte, comme si l'objet maison en tant que contenant de tous les autres était leur gardien. La trahison est donc double : l'objet perdu a eu le culot de se dérober et la maison ce lieu censé nous protéger, nous rassurer et garantir une certaine pérennité n'a pas été capable de le rappeler à l'ordre. Je m’aperçois que notre capacité à injecter du vivant dans l'inerte est sans limite. Je peste contre mes objets et ma maison comme s'ils étaient dotés d'une volonté. 

La perte d'un objet peut déclencher chez moi une colère foudroyante pouvant me conduire à détruire tout ce qui se trouve sur mon passage. Puisque rien n'est garanti, pourquoi s'échiner à ranger, soigner et entretenir, autant tout valdinguer une bonne fois pour toutes. 
La perte d'un objet relève du scandale car elle nous met face à l'emprise que ces derniers exercent sur nous. Nous pensons posséder nos objets alors qu'en réalité ce sont eux qui nous possèdent et ce renversement de pouvoir à quelque chose d'intolérable. Si on part du principe que nos objets ne sont qu'en réalité le prolongement de nous-même alors on peut mieux comprendre pourquoi ce sont eux qui nous possèdent. La voiture est le prolongement de nos pieds, la perche le prolongement de nos bras et de nos mains, le télescope le prolongement de notre œil...nos objets ont pour fonction d'étendre les limites de notre corps et ses capacités. Voilà pourquoi la perte de nos objets nous coûte tant, c'est comme perdre des petits bouts de soi amovibles. 

Cette volonté et cette capacité à produire des extensions de nous-même en dit long sur notre désir d'immortalité et de toute puissance. Il faut être partout et en mesure de pouvoir tout faire. A chaque déménagement je fais le même constat : je ne déménage pas pour moi-même, je déménage pour mes affaires, mon appartement devient trop petit pour accueillir toutes ces versions de moi-même matérialisées par mes objets. Plus les années passent et plus les extensions se multiplient au gré de notre de parcours de vie. Plus on prend de l'âge, plus les identités se cumulent : femme, mère, partenaire de vie, travailleuse – à l'intérieur même de ces identités s'en déploie d'autres, leurs ramifications sont infinies - et plus les identités s'agrègent plus elles définissent et imposent leurs extensions respectives. Ma garde robe de femme n'est pas la même que ma garde robe de travailleuse, ma bibliothèque de mère n'est pas la même que ma bibliothèque de femme. Mes placards de cuisine s'adaptent eux aussi : il y a la vaisselle pour recevoir et celle pour le quotidien, il y a des aliments bruts pour cuisiner maison quand le temps le permet et les sauces préparées pour les soirs pressés. Chacun de ces objets est légitime chacun d'eux à sa place car ils répondent à des besoins et envies fixés par chacune des identités qui nous habite, parfois même ils en sont les garants. 
Quand je regarde ma bibliothèque et que je vois ces trois étagères couvertes de livres éducatifs, cela me conforte dans mon identité de mère. Quand je vais dans ma salle de bain, et que je regarde tous ces produits de beauté, cela me conforte dans mon identité de femme. Quand je vais dans l'entrée et que je regarde mon sac de travail cela me conforte dans mon identité de travailleuse. 

Voilà le rôle de nos objets si je devais le résumer : étendre et soutenir nos identités. On réalise peut être mieux pourquoi les objets ont une forte tendance à croître autour de nous et les raisons pour lesquelles nous les conservons alors que certains nous servent peu ou pas. Ils dessinent dans une sorte de nébuleuse toutes ces versions de nous-mêmes qu'elles soient passées, présentes, avortées ou en attente. Ils sont comme la mémoire de nos explorations de notre moi. Faire usage de l'un de ses objets c'est actualiser une partie de soi. 

mardi 27 mai 2014

Pessoa - Le livre de l'intranquillité

"Aujourd’hui, au cours de l’une de ces rêveries sans but ni dignité qui constituent une bonne partie de la substance spirituelle de ma vie, je me suis imaginé libéré à tout jamais de la rue des Douradores, du patron Vasquès, du comptable Moreira et des employés au grand complet, du coursier, du groom et du chat. J’éprouvai en rêve cette libération, comme si toutes les mers du Sud m’avaient offert des îles merveilleuses à découvrir. À moi le repos, l’épanouissement dans l’art, l’accomplissement intellectuel de tout mon être. Mais soudain, et dans le décours même de cette rêverie - qui se déroulait dans un café, durant la modeste pause déjeuner -, voici qu’une impression de malaise vint s’attaquer à mon rêve : je sentis que j’aurais de la peine. Oui, je le dis en un mot comme en cent : j’aurais de la peine. Le patron Vasquès, le comptable Moreira, le caissier Borges, tous les braves garçons qui m’entourent, le petit groom si joyeux qui porte le courrier à la boite, le coursier à tout faire et le chat si affectueux - tout cela est devenu une partie de ma vie; je ne pourrais l’abandonner sans pleurer, sans comprendre que ce petit monde, si mauvais qu’il m’ait paru, était une partie de moi-même et qu’elle demeurait avec eux; que me séparer d’eux, ce serait déjà comme la moitié et l’image de la mort."